Projet "Crimes et châtiments"

Procès de sorcelleries et procédures criminelles: numérisation, mise en ligne et médiation

Avec le projet « Crimes et châtiments », ce sont plus de 110'000 pages de procès criminels et de sorcellerie qui, d’ici à 2025, seront visibles en ligne! L’orientation des lectrices et lecteurs sera grandement facilitée par une description détaillée et très fine, pièce à pièce, dans les répertoires des Archives de l'ancien Évêché de Bâle. Des documents du 15e au 18e siècles, souvent difficiles à lire, seront ouverts à tou·te·s par la mise à disposition de tutoriels et la création de modèles de transcription automatique utilisables avec Transkribus ou avec Kraken – un projet à la pointe de l’innovation technologique.

Vers de nouveaux horizons

R. Decker, Bûcher de sorcières à Derenburg (comté de Reinstein) en 1555. Public domain, via Wikimedia Commons

Les dossiers criminels, en particulier les procès de sorcellerie, sont les séries qui suscitent le plus d’intérêt, car elles ouvrent sur un nombre très élevé d’études possibles. Les documents, d’une valeur historique et culturelle d’importance nationale, permettent d’aborder des thématiques très contemporaines:

La vie quotidienne se révèle au détour des pages, avec la maladie, la relation à l’environnement, au monde animal et au climat, l’addiction à l’alcool, la sexualité… La figure de la sorcière (et du sorcier) reste un objet d’étude qui fascine tous les publics, et dont les approches sont susceptibles d’être sans cesse renouvelées. L’histoire institutionnelle est aussi très documentée dans ces sources, qui permettent d’analyser les usages de la torture, les formes et l’évolution des modes de répression, les tensions entre les pouvoirs locaux et centraux, etc.

Stratégies de médiation pour apporter les documents au(x) public(s)

La lecture des documents anciens n’est pas facile... Un aspect très novateur et dynamique du projet vise à lever cet obstacle en offrant aux lectrices et lecteurs des instruments qui leur permettront de dépasser les difficultés de lecture. Des modèles de transcription automatique seront générés et mis à disposition des utilisatrices et utilisateurs. Le site donnera un accès simultané aux reproductions des documents originaux, à leur description (résumé du contenu) et, à terme, à des instruments permettant leur transcription automatique, ce qui constitue une vraie révolution!

Par ailleurs, les AAEB développeront un tutoriel en collaboration avec Ad Fontes, la plate-forme d’enseignement de l’Université de Zurich destinée aux usagers des Archives. Enfin, une rubrique dédiée sur notre site Internet offrira plusieurs outils, tels que des dossiers pédagogiques (les liens avec les écoles seront développés), un abécédaire de la sorcellerie, des exemples systématiques de transcription pour les « mains » les plus fréquentes, etc. De plus, une liste exhaustive des victimes de la chasse aux sorcières sera établie: ainsi, la mémoire de toutes les femmes persécutées alors sera réhabilitée.

Des sources intéressantes à plus d'un titre

Les procédures criminelles constituent une source inépuisable de renseignements sur la vie quotidienne et les rapports sociaux au sein des communautés d’autrefois. En effet, les dépositions des témoins, les interrogatoires des accusés ou les rapports des enquêteurs offrent des récits détaillés et passionnants, riches d’informations uniques qu’on ne trouve pas ailleurs.

  • Diversités régionales : si le phénomène est attesté dans toutes les régions de la principauté, il présente toutefois de fortes variations selon les bailliages, qui restent à expliquer.
  • Massacre : l’inventorisation détaillée en cours aux AAEB a déjà permis de démontrer que le nombre des victimes est beaucoup plus important qu’imaginé, et que la chasse s’est prolongée bien plus tard qu’on ne le croyait (mais pas partout !). La principauté a été une des régions les plus actives dans la chasse aux sorcières.
  • Tensions entre le pouvoir central et les communautés : il arrive exceptionnellement que les communautés protègent des personnes poursuivies. Plus souvent, les communautés se plaignent de la mollesse de la répression des autorités – et cela peut aller jusqu’à des actes proches de la rébellion (comme à Tramelan en 1655).
  • Biens matériels : les confiscations des biens des femmes condamnées donnent des images de leur patrimoine propre.
  • Professions : servantes, maîtresses de maison, concubines du curé, paysannes, bergères, saisonnières, mendiantes… - les profils féminins sont multiples, avec une place particulière pour l’aubergiste, souvent la seule femme parmi les hommes !
  • Statut social : la jeune fille, la femme mariée (et remariée) ou la veuve ont des statuts différents, mais toujours subordonnés à l’ordre masculin. Certaines femmes parviennent toutefois à gagner une relative autonomie.
  • Violences et féminicides : les procès pour violence intentés contre des femmes sont rares, mais les mentions de violences commises impunément contre elles sont extrêmement fréquentes. Les violences étaient-elles systématiques dans les couples ?
  • Viols, contraintes sexuelles, prostitution : là encore, les procès contre des hommes sont rarissimes ; en revanche, les procès contre des femmes accusées de sorcellerie ou de débauche permettent de reconstituer leur trajectoire sociale – et la sexualité contrainte y joue souvent un rôle important.
  • « Camisards » français réfugiés à La Neuveville et exécutés par la volonté de la France.
  • Nombreuses disettes mentionnées : cherté des grains, pauvreté, vols et mendicité, mentions rarissimes de morts de famine.
  • Guerre de Trente ans : description du sort des communautés et des personnes durant le conflit (p. ex. les terribles pillages exercés en Erguël par des bandes de « Bourguignons » ; sort des réfugiés du nord impérial dans le sud helvétique).
  • Guerre contre le Turc : compagnie du capitaine Gauthier, de Cortébert, appartenant au Régiment de Petri, de Bâle, au service de Venise dans la guerre contre les Turcs en Crète au milieu du 17e siècle.
  • Tentative d’assassinat du prince-évêque Blarer en 1582.
  • Châtiments : types et évolution des peines (exécution, bannissement, châtiments corporels, galères, travaux forcés, amendes pécuniaires ou honorables, détention...), rituels des châtiments, grâce princière.
  • Coopération judiciaire avec les Etats voisins : formes de la collaboration, situation inégales (pressions de la France).
  • Criminalité masculine / féminine : leur forme et leur répression respectives.
  • Enfants et adolescents : traitement judiciaire spécifique (ou non). Cas des « mineurs non accompagnés ».
  • Gens du voyage et vagabonds : contrôle et répression ; « fabrication » des marginaux et des délinquants par le recours fréquent au bannissement ; bandes organisées ; sociabilité de la marginalité.
  • Normes morales et perception des délits.
  • Prisons : nombre, localisation, fiabilité (nombreuses évasions), conditions de vie des détenu.e.s et coûts des détentions.
  • Tribunaux de justice criminelle : formes et évolutions dans les différentes régions (de la justice « populaire » à la justice d’Etat).
  • Torture judiciaire : formes, pratiques, évolution de son rôle et de sa perception ; séquelles sur les personnes concernées (cas d’invalidité, décès sous la torture).
  • Bilinguisme dans l’administration : une liste des officiers ayant rédigé des textes en allemand et en français est en voie de réalisation. Elle pourra servir de base à des études systématiques.
  • Compétences linguistiques des gens du peuple : les témoignages permettent parfois de cerner les compétences linguistiques des personnes simples (femmes bannies, soldats, domestiques passant d’une aire linguistique à l’autre, etc.) totalement inconnues par ailleurs.
  • Orthographe et graphies : tendances générales (p. ex. : débuts de l’accentuation) et pratiques individuelles ; lente progression des normes orthographiques.
  • Patois et évolution de la langue : les dépositions des témoins contiennent souvent des termes dialectaux, parfois inconnus du Glossaire des patois de la Suisse romande ou du Schweizerisches Idiotikon.
  • Vousoiement et tutoiement : les dialogues retranscrits permettent de cerner les usages en fonction de la position sociale des locuteurs.
  • Croyances vernaculaires : pratiques magiques, prières apotropaïques pour prévenir des maux et des dangers, pèlerinages curatifs, recours aux devins, traitement de la dépression ou de la folie.
  • Enfants : mortalité infantile, perception de l’enfance, violences à l’égard des enfants, travail et placement des enfants.
  • « Fake news » et peurs collectives : crainte plus ou moins raisonnées des bandes de vagabonds et de mendiants, des « Sarrasins » ; peur des épidémies, des pénuries, des catastrophes naturelles ; rumeurs et hystéries collectives.
  • Femmes : à la fois victimes et accusatrices dans la chasse aux sorcières ; plus lourdement punies que les hommes en cas d’adultère.
  • « Secret » : formules de prières de guérison (maladies, blessures), actrices et acteurs, bénéficiaires.
  • Sociabilité villageoise : description des veillées, visites entre voisins, auberges et débits de boisson, fêtes (et excès qui y sont commis), ambiance délétère dans les communautés lors de la chasse aux sorcières ou les périodes de crise.
  • Accidents climatiques : orages désastreux pour les cultures, intempéries et inondations, records climatiques, grêle…
  • Cartographie des lieux du sabbat.
  • Chasse : battues aux loups, délits de chasse, techniques rurales.
  • Mortalité du bétail : maladies, épizooties, autopsie des animaux crevés par le bourreau de Bienne pour déterminer s’il y a eu sortilège.
  • Zoomorphisme démoniaque : dans les aveux des présumées sorcières, le diable prend l’apparence d’un chien, d’un chat ou d’un bouc ; les « sorcières » peuvent aussi se transformer en animaux (loup-garou, chat, lièvre !).
  • Zoophilie : formes de la bestialité, répression (différenciée en fonction de l’âge ou du degré de « consommation »), évolution avec le temps.
  • Soldats : de nombreux ressortissants de la principauté s’engagent comme soldats au service de Puissances étrangères et leurs dépositions permettent parfois de suivre leur parcours à travers l’Europe.
  • Vachers venus d’autres cantons, domestiques : les procédures contiennent souvent des indications sur leur parcours et les précédents postes occupés, souvent très dispersés géographiquement.
  • Réfugié.e.s : les témoignages permettent de cerner certains parcours de réfugié.e.s lors de la Guerre de Trente ans, et de mesurer la dureté de leur sort.
  • Enfants illégitimes : leur acceptation sociale est problématique et fait écho à la problématique récente des enfants placés.
  • Grossesses illégitimes : les procédures illustrent crûment les rapports de domination masculine sur les femmes.
  • Homosexualité : pas de cas d’homosexualité féminine et très peu de cas concernant des hommes, mais les dossiers sont alors très riches.
  • Interdits sexuels : ils sont plus ou moins respectés, mais il semble que seuls les cas impossibles à cacher (grossesse illégitime, témoins…) fassent l’objet de poursuites. Les autres cas restent dissimulés par les familles, peut-être avec l’aide du curé ou du pasteur, et la complicité tacite des petits officiers locaux.
  • Accidents, maladies et infirmités : vœux et pèlerinages, recours aux chirurgiens, aux médecins et devins, dans et hors du pays ; pratiques curatives, potions abortives.
  • Alcoolisme : en groupe (à l’auberge) ou au sein du couple, violences domestiques.
  • Alimentation : régime rural usuel, crises frumentaires, la nourriture en prison, légumes et soupes « magiques », banquets au sabbat (mets et boissons soi-disant consommés).
  • Habitat : « poêle » (séjour et lieu de la veillée), cuisine, mobilier, agencement des espaces respectifs des hommes et des bêtes.
  • Métiers : professions potentiellement criminelles (fabrication de fausse monnaie), activités spécifiques à des régions (horlogers, vachers, fruitiers…)
  • Pandémie : mentions de pestes, modalités de quarantaines, impact sur la vie quotidienne.